Dans son dernier livre, Les algorithmes contre la société, publié cette année aux éditions La Fabrique, le journaliste Hubert Guillaud nous invite à une introspection sur l’emprise du numérique dans nos vies.
L’ouvrage se décompose en deux parties. Comme toute pensée critique doit s’appuyer sur des faits, l’auteur livre d’abord ses constats sur la gouvernance algorithmique de nos sociétés et sa présence inquiétante au sein des services publics en France. Les différents constats qu’il dresse montrent que, derrière les apparences, nos sociétés occidentales dites démocratiques n’ont parfois rien à envier au système de crédit social chinois. Parcoursup, France Travail, Caisse d’allocations familiales : les algorithmes sont partout et réalisent des calculs souvent au détriment des plus pauvres.
Dans une seconde partie, l’auteur formule des propositions, ce qui est particulièrement appréciable. Il invite notamment à davantage de démocratie participative. Selon lui, le régulateur devrait travailler à organiser les compromis comme les refus, et à assurer la confrontation des opinions, non pas pour favoriser l’acceptabilité du numérique, mais pour parvenir à un consensus réel.
Il propose ainsi de « produire une algovernance pour dépasser le dialogue social » (p. 151). S’inspirant de l’exemple de la BBC, indépendante de l’État mais financée par les impôts, il envisage la création d’un service public numérique, rappelant que le numérique tel qu’il se déploie aujourd’hui est avant tout le fruit d’une privatisation. Il suggère donc « d’ériger des services publics de la communication démocratique » (p. 152). Prenant l’exemple de l’hygiène féminine et de la santé, il explique qu’elles « ne sont pas des problèmes privés et ne peuvent pas être confiées au secteur marchand » (p. 155).
Dans une invitation plus globale à réduire le calcul, l’auteur s’interroge : « Comment créer des sanctuaires quand le changement de finalité – le glissement – est le moteur même de l’innovation technologique ? » (p. 162). Il conviendrait, selon lui, de parler d’un « alternumérisme », par exemple en promouvant une sobriété du calcul.
Enfin, l’auteur prône quelque chose qui est peu encouragé de nos jours : l’interdiction. Il rappelle une réalité simple : les règles d’exclusion et d’interdiction stricte sont plus efficaces qu’une « armée de contrôleurs ». Il souhaite notamment interdire certains croisements de données et « ouvrir les droits et les recours aux gens qui sont calculés » (p. 167).
Ces propositions nous paraissent raisonnables et en aucun cas excentriques. Bon nombre d’infrastructures essentielles à la vie collective, comme l’électricité ou la télévision, ont fait l’objet d’une appropriation par le secteur public afin d’assurer une accessibilité équitable et efficace pour toutes et tous. Les modèles existent donc déjà. On peut penser au Conseil canadien de la radiodiffusion et des télécommunications. Ne pourrions-nous pas envisager une intelligence artificielle publique, financée par exemple par l’Union européenne ? Plutôt que de réguler, cette dernière pourrait créer une entité technologique fonctionnelle, accessible, équitable et publique, soucieuse de la vie privée de ses citoyens et non intéressée par la collecte de données. Bref, sortir d’un numérique prédateur et privatisé.
Pour le volet juridique, il est temps de réhabiliter l’interdiction. L’argument selon lequel un retard serait pris ou que le progrès serait compromis par le rejet de l’intelligence artificielle n’est pas, et ne doit plus être, recevable. De quelle intelligence artificielle parle-t-on ? Celle actuellement en vigueur, prédatrice et privatisée au service des intérêts du capital, ou bien une nouvelle forme d’intelligence artificielle constituant un service public numérique ? Et en quoi ce service public numérique serait-il moins efficace ? Dans leur ouvrage The Big Myth: How American Business Taught Us to Loathe Government and Love the Free Market, Naomi Oreskes et Erik M. Conway démontrent que la méfiance envers le secteur public est une propagande américaine née d’un puissant lobbying du secteur privé aux États-Unis. Il faut donc sortir du prêt-à-penser dans ce domaine et croire en nos capacités collectives à fixer des limites à l’accaparement d’Internet par une poignée d’entreprises. Le progrès est une notion bien fragile face au constat du réel. Essentialiser l’intelligence artificielle est une erreur, tout comme croire en ses capacités surhumaines.
Comme le démontre Mark Hunyadi, l’éthique actuellement invoquée pour encadrer l’intelligence artificielle est en réalité une éthique libérale restreinte, fondée sur l’individualisme, qui empêche de s’interroger sur le mode de vie que ces technologies nous imposent. Il faut ainsi réhabiliter une éthique collective et contraignante, large, afin d’être capable juridiquement de fixer des limites.
Benjamin Lehaire