L’autrice Rolande Pinard, sociologue et chercheuse indépendante, publie aux Presses universitaires de Rennes en 2000 un ouvrage intitulé La révolution du travail : de l’artisan au manager. Il s’agit d’une version remaniée d’une thèse de doctorat dirigée par Michel Freitag.
L’autrice développe brièvement une notion intéressante, celle de droit-gestion. Elle fait ressortir cette notion d’une fusion intervenue dans la première moitié du XXᵉ siècle, et notamment sous l’effet du New Deal, entre le secteur privé et le secteur public. Il en est résulté « un mouvement de sectorisation et de particularisation du droit, où la législation se confond de plus en plus avec la gestion, c’est-à-dire où la “loi” devient une mesure opérationnelle immédiatement exécutoire, transitoire, réversible, annulable. Le droit universaliste édicte des normes générales pour l’action, alors que le nouveau droit gestion impose directement et de façon exécutoire des décisions résultant de la concertation des “partenaires” (managers d’une corporation, banques, gouvernement, syndicat) qui font consensus ».
Ce droit est un droit négocié, qui fait l’objet d’un consensus et conduit à un éclatement de la société entre différents groupes socioéconomiques impliqués dans des négociations avec l’État. Aux États-Unis, elle fait remonter cette tendance gestionnaire à l’Employment Act de 1946. Il s’agissait aux États-Unis d’un marqueur de l’interventionnisme étatique dans le système économique, destiné à mettre un frein au laisser-faire du capitalisme. Cependant, selon l’autrice, si l’objectif était la régulation du capitalisme, l’interventionnisme de l’État sur le pouvoir d’achat ou la consommation visait plus simplement la croissance à travers des moyens économico-organisationnels.
Cette notion de droit-gestion mérite notre attention parce qu’elle explique toute la logique de régulation qui se déploiera sous l’effet du néolibéralisme à partir des années 1970 et de ses deux chocs pétroliers. On peut faire l’hypothèse que le droit-gestion est la figure nord-américaine de l’interventionnisme de l’État dans le marché dans un contexte libéral classique, tandis qu’en Europe, c’est davantage sous la forme de l’ordolibéralisme que va se pratiquer une autre forme de droit-gestion, correspondant cette fois davantage au modèle néolibéral (voir nos propos dans Ce que réguler veut dire, 2025, pour approfondir la question).
Référence : Rolande Pinard, La révolution du travail. De l’artisan au manager, Rennes, P.U.R., 2000, p. 189-190 disponible chez Liber (Montréal) : https://www.editionsliber.com/catalogue.php?p=308 Notre lecture a toutefois été faite sur la première édition aux P.U.R.